Nage à contre-courant avec le Collectif Vecteur

Le 17 mai 1934, le sociologue français Marcel Mauss tenait une conférence devant la Société de Psychologie et partageait sa réflexion sur « les techniques du corps ». Il postulait que nos façons de nous mouvoir, à travers, notamment, son analyse de la nage, étaient le produit d’une construction sociale. 87 ans plus tard, c’est au tour du Collectif Vecteur, compagnie de danse professionnelle résidant à Rouen, de s’interroger à leur manière sur cette gestuelle si particulière. Après une « observation participative » des différentes pratiques qui peuvent coexister dans une piscine, ses membres ont commencé à monter ce projet à la fois décalé et onirique que sera leur tout prochain spectacle intitulé CRAWL.

Retranscrire les façons de se mouvoir à la piscine par la danse est une idée singulière qui présuppose un regard sociologique. Lucie Van De Moortel, co-directrice artistique de la compagnie, ne s’en cache nullement : « La piscine est un lieu où se mêlent des corps quasiment nus, avec des carrures et des morphologies très différentes. C’est probablement l’un de seuls lieux « fermés » où cela est possible au sein de l’espace public ».

En effet, les lieux et les espaces impliquent des mises en scène que nous reproduisons de façon inconsciente. Que ce soit au travail, à la maison, au sport, en boîte de nuit ou encore à la plage, nous nous comportons différemment, nous nous mouvons en fonction des normes et des règles formelles ou implicites propres à ces lieux. C’est ce rôle social, et les interactions qu’il engendre, que le futur spectacle du collectif tente de saisir.

« Il se passe une foule d’activités dans une piscine. Certains viennent pour nager à leur rythme, pratiquer une activité sportive, s’amuser, se relaxer, barboter… et tout ce petit monde cohabite au sein d’un même lieu » , nous explique Lucie.

Il est vrai que nous n’allons pas tous à la piscine pour les mêmes raisons. Il en va de même dans nos façons d’habiter tous les espaces que nous traversons dans notre vie. C’est là toute la réflexion sur l’idée d’un espace dit « public » : comment le partager malgré des trajectoires et des objectifs différents, parfois même antagonistes ? Un petit miracle qui relève de gestes et de rituels socialement acceptées au sein de parcours définis par l’architecture des lieux.

Crédits photo : Céline Fouchereau ©

Les piscines municipales sont des espaces sociaux et institutionnels avec leur esthétique propre. De fait, le rapport à l’espace est incontournable pour leurs utilisateurs. La configuration des piscines implique des trajectoires, des pratiques et des règles dont le Collectif Vecteur s’inspire largement. Guichet, port du maillot, usage du matériel (sèche-cheveux trop hauts, cabines trop petites, douches sans pression) avant le bassin, une succession d’étapes préparent le nageur à l’expérience aquatique. Toute une aventure ! 

Bien que les tailles et les formes standardisées des piscines permettent de se repérer et d’anticiper ces petits rituels, certains moments d’égarements observés par la troupe se reproduisent sur scène. La piscine, ses règles, ses sons et son esthétique deviennent alors, pour le Collectif Vecteur, un terrain de jeu sensitif. De fait, Lucie insiste sur l’importance des lumières et de la musique. Elle évoque même la possibilité d’un subterfuge olfactif actuellement en cours de développement… On ne vous en dit pas plus, mais CRAWL est pensé pour être une expérience immersive dans le grand bain des émotions que traduisent les corps en mouvement.

Ces danses que nous faisons au quotidien, sans même nous en rendre compte ; comment les reproduire, avec sensibilité, dans un spectacle ? N’est-ce pas, d’ailleurs, l’une des nombreuses vertus de la poésie que de parvenir à saisir, dans l’apparente banalité du quotidien, la beauté d’un simple geste ? Il faudra malheureusement patienter jusqu’à 2022 pour voir la troupe nous partager ce très beau projet sur scène. En attendant, et en guise de teaser, n’oubliez pas que les piscines sont réouvertes et que nous y pratiquons, malgré nous, d’étranges chorégraphies…

Crawl c’est l’odeur du Chlore
Crawl c’est le bruit de l’eau
Crawl c’est un souffle
Crawl c’est un corps qui glisse

Texte écrit par Jordan More-Chevalier, relu et corrigé par Auxane Leroy / Photographies : Céline Fouchereau

Intention, écriture et mise en espace
Laura Dubois
Ecriture et interprétation
Coline Avril
Florent Chevalier
Clément Pierre
Lucie Van De Moortel
Création lumière et régie générale
Clément Longueville
Création Costume
Minirine – Marine Bigot
Création ambiance musicale
Quentin Duval
Diffusion
Ludovic Lebouteiller