« Un lieu pour respirer »- Rencontre avec La Friche Lucien

Si tout va bien, La Friche Lucien devrait rouvrir ses portes au milieu du mois de mai. L’équipe a déjà bien avancé les travaux de réfection et d’aménagement pour cette nouvelle saison attendue avec impatience par de nombreux Rouennais. L’année dernière, La Friche avait été une véritable bulle d’air durant la pandémie et devrait, cette année encore, jouer ce rôle salutaire. Plus que jamais portée sur les questions sociales et politiques, elle restera un lieu privilégié de culture, de fêtes et d’échanges, comme il en existe encore trop peu à Rouen.

Le collectif Lucien peut se targuer d’avoir bâti, en à peine sept ans, un concept qui parvient à articuler des collaborations aussi bien avec le secteur institutionnel que le secteur privé, tout en conservant son indépendance. Un modèle inspirant qui permet aux plus jeunes de se réapproprier la politique au-delà des instances traditionnelles considérées par beaucoup comme dysfonctionnelles et trop peu représentatives.

À une époque de pandémie où le dialogue et l’expression sont verrouillés et que les lois liberticides s’enchaînent depuis trois mandats présidentiels, les tiers-lieux peuvent-ils devenir des espaces de socialisation alternatifs ? Faut-il réinvestir le local, penser d’abord à l’échelle du quartier et de la ville pour mieux panser le monde ? Redonner un sens à la politique, au-delà de la représentation poussiéreuse et délétère que l’on peut en avoir, est une des réponses que La Friche souhaite donner pour cette édition 2021.

Le nouvel espace Kiosque Citoyen accueillera ainsi des associations militantes afin d’évoquer des thèmes majeurs : le féminisme, la solidarité, l’écologie, les droits LGBTQIA+ et la cause animale. L’idée étant de favoriser le dialogue et l’engagement, tout en liant ces thématiques à des expositions qui devraient se tenir dans un espace dédié. De nos jours, cet esprit de convergence des luttes est important pour parvenir à imposer une vision concordante et constructive mais aussi pour être capable d’intégrer les dissidences en exprimant publiquement ses désaccords. Car c’est aussi ça l’acte politique en démocratie, et on l’oublie trop souvent ; rassembler, mais aussi accepter le débat.

« Nous avons essayé de bâtir, au fil des années, un village, un laboratoire de la ville idéale, nous explique Simon Ugolin, directeur artistique de La Friche. Ce lieu représente nos aspirations, en tenant compte de l’avis de celles et ceux qui y participent. Nous prenons en considération chaque année les commentaires et les retours des gens. Cette année, par exemple, nous avons mis l’accent sur la végétalisation des lieux. L’aspect très brut et minéral de La Friche sera donc investi par des plantations que nous avons disposées un peu partout. »

La Friche conservera et développera ce qui fonctionnait déjà les années précédentes (voir la liste des associations et boutiques à la fin de cet article) et s’essaiera à de nouvelles formules qu’il nous tarde de découvrir (fanfare, spectacle vivant, épicerie solidaire…).

« La Friche Lucien prépare son édition 2021 » – Photographie : danstonrouen.fr (19.04.21)

Côté programmation musicale, on attend du solide. Camion Bazar, Myd, Lucien & The Kimono Orchestra, Acid Arab, Ascendant Vierge… autant d’artistes qui font la part belle aux musiques électroniques. Un choix artistique assumé dans une ville où la demande est grande et ne rencontre pas toujours son offre, du moins en dehors des cadres habituels. Certes, La Friche se conforme à un univers musical assez ciblé, mais Simon explique qu’il espère plus que jamais voir des lieux comme La Friche fleurir à Rouen, avec d’autres programmations et d’autres propositions artistiques permettant de rassembler et de répondre à une demande plus large.

« Nous souhaitons lancer un mouvement et non créer un lieu clôt. Des initiatives qui pourraient collaborer ensemble et travailler en bonne intelligence. Rouen est une ville très vivante, avec beaucoup de jeunes artistes trop souvent délaissés par les pouvoirs publics qui ne trouvent pas suffisamment d’espaces d’expression, d’expérimentation et de rassemblement… Nous aurions pu devenir une ville comme Rennes qui a bien assumé sa transition en termes de politiques culturelles, mais nous avons encore beaucoup de chemin à parcourir, nous explique-t-il. Nous espérons sincèrement que ça décollera un jour . »

Un peu partout fleurissent ces lieux de la débrouille et du système D. Des expérimentations territoriales qui finissent par se professionnaliser avec le temps mais qui souhaitent conserver cette ouverture et cet esprit collaboratif. Nous ne sommes pas ici dans l’idée de la ZAD, qui par définition s’oppose à un projet particulier et dont l’occupation illégale (et non illégitime) crée un rapport de force, mais plutôt dans une offre alternative et composant en aval avec les acteurs traditionnels qui viennent valider et/ou tolérer les actions mises en place.

Ainsi, l’atelier Lucien propose ses services toute l’année à d’autres communes pour répondre à des enjeux d’intégration et de revalorisation des espaces délaissés. On parle fréquemment « d’urbanisme transitoire » pour nommer cette démarche. Un terme paradoxal, là où la planification urbaine est souvent pensée pour de très longues années. La Friche est un lieu éphémère, même si elle tend à se sédentariser, elle devra un jour préparer son déménagement. Les terrains vagues ou les bâtiments inutilisés sont généralement dans l’attente de l’implantation d’un projet. C’est le cas du lieu actuel occupé par Lucien, qui devrait accueillir la nouvelle gare TGV.

Ce modèle permet donc d’utiliser des espaces en jachère et d’en faire des lieux d’expérimentation. À long terme, ils pourraient bien inspirer autre chose et donner l’exemple pour bâtir des villes plus désirables. Nous avions d’ailleurs interviewé Rachel et Maxime du collectif Terr’O à ce sujet. Ils nous confiaient [sic] : « Les gens souhaitent pouvoir planter à côté de chez eux, voir plus de porosité entre la ville et la campagne et remettre le vivant au cœur des réflexions. Il y a également de grosses attentes en ce qui concerne la place du vélo en ville et les infrastructures qui y sont liées. Et puis, il y a surtout une volonté de « faire ensemble », de recréer des dynamiques de solidarité, de se réunir autour d’ateliers, de pouvoir faire de la céramique ou de la peinture… de se retrouver en somme. L’espace public doit aussi pouvoir être un lieu de conception et de création. »

« La Friche Lucien prépare son édition 2021 » – Photographie : danstonrouen.fr (19.04.21)

N’est-ce pas finalement la dynamique dans laquelle s’inscrit le collectif Lucien depuis le début, mais aussi Les Grands Voisins à Paris et de nombreux autres collectifs dans toutes les villes de France ? Faire de l’éphémère pour prouver que cela peut fonctionner à plus grande échelle et surtout de façon durable ? L’urbanisme transitoire n’est-il pas finalement l’autre nom d’une volonté de changer durablement la ville en montrant la voie vers des solutions plus écologiques, plus solidaires et plus démocratiques ?

Il faut entendre le mot « transition » au sens large du terme. Tout d’abord, parce que les tiers-lieux ne sont pas tous les mêmes, mais aussi parce qu’ils peuvent s’incarner dans des lieux et des contextes très différents. Sociologiquement parlant, si ces espaces affichent leur ouverture à la diversité, ils restent généralement représentatifs d’une petite portion de la population, selon son emplacement et le collectif qui l’initie. Un lieu comme La Friche Lucien, proche du centre-ville de Rouen, n’attirera pas la même population à Saint-Etienne du Rouvray, à Maromme ou à Canteleu. Les préoccupations ne seront peut-être pas les mêmes et les attentes complètement différentes. Une problématique à laquelle le collectif réfléchit et s’engage déjà avec l’Avant-Poste ou À vos fenêtres.

Le concept est bien installé et il est doit être capable de s’adapter aux différents territoires, surtout ceux désertés depuis de trop longues années par les pouvoirs publics, faute de moyen et/ou de considération. La Friche ne prétend pas représenter tout le monde mais elle a le mérite d’exister et de vouloir s’exporter.

Le collectif Lucien a prouvé depuis longtemps que ce modèle pouvait fonctionner et il semble aujourd’hui répondre à un désir de faire ville, de faire lieu, au-delà d’une certaine morosité ambiante. Nous espérons très sincèrement que La Friche Lucien nous accompagnera tout l’été et qu’elle saura mettre en lumière, une fois de plus, notre besoin d’imaginer des espaces et des lieux plus respirables.

Texte écrit par Jordan More-Chevalier, relu et corrigé par Auxane Leroy.

Associations présentes pour l’édition 2021

(d’autres à venir)

Boutiques présentes pour l’édition 2021

Texte relu et corrigé par Auxane Leroy