L’art comme outil pédagogique pour décrypter les inégalités entre les hommes et les femmes

Le collectif polymorphe porte bien son nom. Soucieux de transmettre l’art sous différentes formes par l’appropriation de lieux éphémères, il ouvre des perspectives et suscite la réflexion dans le cadre de projets artistiques très variés. « Le collectif Polymorphe s’interroge sur la place, le pouvoir laissé-e aux habitants dans les villes. Son action principale est d’expérimenter les usages transitoires possibles au sein des espaces vacants« , peut-on lire sur leur site.

Ainsi, La Galerie Trampoline ou celle d’à côté auront hébergé un temps leur résidence, mais il est déjà l’heure de déménager car les espaces, eux aussi, s’approprient et se transforment au gré de leurs pérégrinations. Nous nous sommes toutefois arrêté sur le projet en trois parties de Marie-Charlotte Bonamy, co-fondatrice du collectif. Nous avions, à l’ouverture du webzine, rencontré Marie-Margaux, sa sœur, qui à travers ses installations, interroge la place de la femme au sein de l’espace public. L’idée n’est pas forcément de faire une généalogie dans cet article mais il existe bien une filiation artistique entre ces deux-là, celle d’interroger les forces invisibles qui structurent notre rapport au monde. Et les inégalités entre les hommes et les femmes, longtemps perçues comme naturelles, ne sont finalement que des constructions sociales que nous commençons lentement à déconstruire. Si les sciences sociales travaillent sur le sujet depuis près d’un siècle, les stéréotypes, eux, restent encore difficiles à dépasser.

Car ces normes et ces valeurs qui nous définissent en tant qu’individu ne nous viennent pas de nulle part. Notre contexte, notre milieu social, notre éducation sont autant de canevas qui contraignent et/ou parfois libèrent nos actes et nos pensées. C’est pourquoi Marie-Charlotte, travailleuse sociale de métier, intervient directement auprès des enfants pour les faire réfléchir à travers ses ateliers.

« L’art permet d’ouvrir le débat de façon ludique, nous explique-t-elle. Nous avons toujours une phase de discussion avant la phase de création, ce qui permet de mettre à jour les injustices du quotidien. Les enfants sont à un âge où ils comprennent vite, ils sont généralement très réceptifs« .

Pour ce faire, Marie-Charlotte articule son projet autour de trois ateliers : Dur dur d’être un garçon, À quoi ça sert les princesses ? et Héros vs. Héroïnes. Le premier interroge subtilement la croyance selon laquelle les garçons n’auraient pas le droit d’être sensibles ou de pleurer. Démarche intéressante puisque l’injonction à la virilité chez l’homme est aussi, en soi, une limitation émotionnelle absurde et in fine une forme de violence psychologique. Ainsi, les petits garçons admettent que pleurer n’est pas l’apanage des filles et qu’il n’y a aucun mal à exprimer sa sensibilité. Ensemble, ils explorent le quotidien et tentent de démasquer ces préjugés qui n’ont pour seule fonction que de perpétuer un héritage culturel paternaliste dont les femmes comme les hommes sont victimes.

Pourquoi les femmes consacrent-elles en moyenne plus de temps aux tâches ménagères ? Pourquoi les hommes gagnent plus d’argent que les femmes pour un même poste ? Pourquoi l’espace public est-il plus violent pour les femmes ? Pourquoi les garçons ne peuvent-ils pas jouer à la poupée ? Autant de questions auxquelles les adultes ont déjà du mal à répondre… Il suffit d’ouvrir un catalogue de jouets pour se rendre compte des codes et des normes qui, dès notre enfance, jalonnent notre imaginaire collectif.

« L’idée est qu’à la fin des trois ateliers, les enfants puissent se rencontrer et discuter autour de ces questions. J’observe déjà des résultats dans leur façon de voir les choses et de se comporter. Le but est de développer un esprit critique et de réellement comprendre les enjeux pour se sentir mieux dans sa tête, dans son corps et plus épanoui dans sa relation avec l’autre. Ils doivent comprendre par eux-mêmes pourquoi, par exemple, l’expression « être une fille » est perçu comme une insulte. « Je ne pleure pas, je suis pas une fille », est une phrase étrange quand on y pense. Très rapidement ils prennent conscience de l’absurdité des représentations et deviennent eux-mêmes des ambassadeurs de la parité, auprès de leur cercle amical et familial« .

À terme, Marie-Charlotte souhaiterait pouvoir faire de ces ateliers un outil pédagogique réutilisable par les institutions scolaires. Pourquoi pas d’ailleurs s’ouvrir à d’autres thématiques, car à travers la question du genre, c’est toutes les violences symboliques et physiques sur les minorités (nb : au sens sociologique du terme et non numéraire) qui ressurgissent.

Les relations entre les hommes et les femmes, si elles tendent aujourd’hui à évoluer dans le bon sens (trop lentement et pas dans toutes les régions du monde) offrent l’occasion de mettre en exergue l’exercice global de la violence sur les corps et les esprits. Il s’agit là d’une vieille tradition humaine qui se décline de différentes façons mais avec, bien souvent, la même logique pernicieuse ; celle de reproduire des schémas normatifs injustes, qui ne profitent qu’à celles et ceux qui en jouissent.

« S’il est vrai que le principe de la perpétuation de ce rapport de domination ne réside pas véritablement — ou, en tout cas, principalement — dans un des lieux les plus visibles de son exercice, c’est-à-dire au sein de l’unité domestique, sur laquelle un certain discours féministe a concentré tous ses regards, mais dans des instances telles que l’Ecole ou l’Etat, lieux d’élaboration et d’imposition de principes de domination qui s’exercent au sein même de l’univers le plus privé, c’est un champ d’action immense qui se trouve ouvert aux luttes féministes, ainsi appelées à prendre une place originale, et bien affirmée, au sein des luttes politiques contre toutes les formes de domination. » (Pierre Bourdieu, 1998)

Le titre de cet article aurait aussi bien pu être : L’Art comme outil pédagogique pour décrypter les inégalités.

Texte relu et corrigé par Auxane Leroy